LE PORTRAIT EN ROUJE

Des briques blanches. Des feuilles éparses. Des traces de peinture sur un tabouret. Par la fenêtre, les toits de Londres qui s’emmêlent. Sur Instagram, une photo d’un tableau gigantesque, avec cette légende « Quelqu’un veut bien m’en débarrasser ? Il prend de la place ... ».

De Alexandria Coe

Alexandria n’est pas le genre d’artiste qui sur-sacralise son art. Elle en parle en se marrant, au beau milieu du joyeux bordel de son atelier. C’est surtout une artiste qui aime les autres artistes. Les plus grands, bien sûr : grande admiratrice de Picasso, elle partagerait volontiers un dîner avec lui si c’était possible ... Mais aussi ses contemporains, qu’elle suit sur Instagram. Ce qu’elle aime chez eux, c’est cet oeil, ce regard sur le monde qui diffère pour chacun. Elle adore se dire que la vision d’un autre artiste va pouvoir influencer la sienne - sa manière de voir les choses, de les interpréter et de les passer au pinceau. 

Le corps féminin est son sujet principal : elle le sent proche de son art, surtout quand on sait qu’elle a fait des études de mode. De ces années à observer les vêtements et les théories qui les entourent, elle a retenu cette impression que ce qui importe, c’est la manière dont ils évoluent sur les corps, dont ils les mettent en valeur, dont ils les épousent. Libérer ses dessins des contraintes qu’on impose aux corps de femmes lui tient à coeur : “chez moi, ce sont des formes libres, simples.” Quand Alexandria prend son pinceau, elle ne se donne justement aucune contrainte. Elle s’assoit simplement devant une feuille de papier. “Parfois ça marche, parfois non”. Elle est spontanée, et “authentique” est un mot qui lui tient à coeur. C’est aussi ça qu’elle aime dans le corps féminin : cette authenticité qui s’exprime à travers les courbes, la douceur. L’ouverture et l’écoute. Une ambiance qu’elle retrouve souvent le matin, dans son atelier, où la lumière londonienne est idéale pour dessiner : franche et naturelle. 

Naturelle comme ses dessins en toute simplicité, qui n’ont jamais l’air complètement terminés. “C’est très important pour moi, ce sentiment d’ouverture qui se dégage de ce que je fais. C’est une liberté essentielle, surtout dans un monde où tout est fait par ordinateur, ultra coloré, contrôlé par des logiciels et très maîtrisé. J’aime ce flou, ce sentiment inachevé, comme une invitation au commencement. Ça change, ça s’érige contre tout ce qu’on voit.”. Cette quête de liberté, voilà ce qu’elle aurait aimé se donner comme conseil il y a quinze ans, surtout dans l’importance qu’on accorde au regard des autres. Évoluer pour soi, c’est tout ce qui importe - elle glisse sur un ton de confidence qu’en un sens, ses tableaux dépeignent la personne qu’elle aimerait être. Plus calme, plus posée, plus confiante.

"J'aime ce flou, ce sentiment inachevé, comme une invitation au commencement."

Rouje, pour elle, c’est un état d’esprit en plus d’être une marque : quelque chose de très “Parisien” - et pour une Londonienne, c’est un adjectif lourd de significations. “J’ai l’impression que la femme Rouje est très Parisienne, dans le sens où elle s’épanouit dans une désinvolture, une insouciance, une confiance en soi, une perspective. Là, je porte la robe Gabinette, et je l’adore, parce qu’elle représente bien ce que j’aime chez Rouje : cette sensation d’avoir des vêtements qui épousent la forme du corps pour le sublimer, sans en faire trop, juste comme il faut. C’est très Jane Birkin.” Les vêtements, pour elle, c’est une manière de s’exprimer, de montrer qui on est, comment on se sent, où on va. Quand elle nous dit que son mot français préféré, c’est “pamplemousse”, avec son petit accent anglais, on a envie de l’enregistrer et de l’écouter en boucle. Une petite touche vitaminée dans cet interview gris londonien, qui fait écho à sa définition de Rouje : “c’est une marque qui, d’une certaine manière, donne l’impression de toujours être en été.”

Un rayon de soleil.


Photographie par Jeanne Damas

Texte par Camille Gross